J’ai été prisonnière d’un pervers narcissique

Témoignage de Marie Murski

Source : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1251542-humiliations-insultes-coups-viols-j-ai-ete-prisonniere-d-un-pervers-narcissique.html

J’ai reçu la première gifle à peine deux ans après notre rencontre, il y avait eu bien des insultes et des menaces auparavant. Ce soir-là, j’ai voulu m’enfuir mais dans la nuit il est venu me chercher, m’a couverte de mots d’amour, et je suis restée. La violence physique s’est alors peu à peu installée, moins fréquente au début que les insultes, les humiliations, les punitions.

Le langage ordurier apparut et augmenta au même rythme que la violence.

Il voulait voir ma peur

Il était très prudent, il évitait les coups qui laissent des traces. Il me poussait violemment et, lorsque ma tête partait un peu loin, me retenait par les cheveux pour éviter qu’elle ne cogne sur le mur. Il me saisissait par les oreilles et secouait ma tête, j’avais des douleurs dans le cou, mais rien n’était visible.

Il me lançait du café au visage, de plus en plus chaud, et menaçait de le lancer bouillant. Il me menaçait de mort et d’étranglement, avançait ses doigts sur mon cou, mimait le geste.

Si je voulais m’éloigner de notre lit, il m’y ramenait de force, me traînait, et le viol s’ensuivait.

Il lançait ses poings à quelques centimètres de mon visage. Il voulait voir ma peur. Il la préparait, il l’annonçait en se balançant sur sa chaise ou en poussant à fond la chaîne stéréo. Avec lui j’ai appris à haïr la musique. Omniprésente, elle précédait, accompagnait mon angoisse et ma peur, grandissait sous les insultes, aggravait les humiliations. La musique servait la terreur.  À la fin, quand il a compris que j’avais commencé à parler, il s’est déchaîné et a voulu me tuer. Mais en toute impunité, sans trace visible de violence.

Le balancement annonçait les violences

 Il a deux visages complètement opposés. Et il peut en changer au passage d’une porte.

Il m’a très vite menacé pour que je cesse de travailler (je suis sage-femme) et œuvré pour que je cesse d’écrire. J’ai ainsi laissé le roman que j’avais commencé. Après 11 ans sans nouvelles, mes éditeurs me croyaient morte.

Il est insensible au chaud et au froid. J’ai souffert du froid. Nous dormions la fenêtre ouverte, il l’exigeait, été comme hiver. Il dormait nu et m’obligeait à faire de même ; je devais « être à disposition », il le disait et refusait que je me couvre. Nous mangions dehors par tous les temps. Je déjeunais dehors en janvier et en février, avec des gants, transie. Il fallait sans cesse aller réchauffer les plats, lui se balançait sur sa chaise. À table, dedans comme dehors, ce balancement annonçait les violences.

J’avais des pièces interdites dans la maison, notamment la grande pièce à vivre. Il a éloigné tous mes amis, m’a complètement isolée ; j’ai vécu 11 ans sans télévision, sans journaux, pratiquement sans radio, sans téléphone. Mon nom n’apparaissait plus nulle part. Je travaillais 365 jours par an, et parfois la nuit, dans le jardin.

Un homme brillant et charmeur

Au début je suis partie plusieurs fois sur la route, à pieds, dans la nuit. Il y avait 15 km pour rejoindre la gare, un bois à traverser. Je revenais. Il me couvrait alors de mots d’amour et je me sentais coupable d’agir ainsi. Je l’avais « énervé ». Mais il m’aimait tant qu’il me pardonnait. La faute était sur moi, toujours.

Devant les autres, il me montrait un amour indéfectible, vantait mes qualités, me portait aux nues. Mais en privé, j’étais « une pétasse, feignace, une salope et une pute ». Dans le registre « Mon amour /Saloperie » il était d’une redoutable efficacité. « Mon amour » devant les autres, « Saloperie » en privé.

Au centre de sa personne, seul Dieu vénéré, était l’Argent.

Il n’éprouvait pas de sentiment. Je ne l’ai jamais vu triste, ni même chagriné. Si les événements ou les personnes ne pliaient pas sous sa volonté, il débordait de rage et de haine, mettait tout en œuvre, son intelligence aidant, pour redresser la barre et vaincre.

Cependant, si vous le rencontriez, il vous aurait séduit en quelques minutes. Il vous impressionnerait, vous fascinerait peut-être, car vous sauriez très vite la liste de ses diplômes et ses belles réussites. Brillant, charmeur, entreprenant, son intelligence et sa culture se révèleraient avec superbe, vous enchanteraient. De plus, c’était un excellent violoniste.

Je n’ai jamais mis de nom sur son comportement. Dans les années 90, on ne parlait pas autant qu’à présent de perversions narcissiques.

Je continuais à l’admirer

J’ai mis longtemps à comprendre à quel point j’allais vers la déchéance et la mort. Comment mon jardin allait devenir mon cimetière. J’étais « sa chose », mise en esclavage, mais je ne mettais pas de nom sur ce que je vivais. Je savais pourtant les leurres et les grands mensonges qui constituaient l’essence même de sa vie, son double visage, son double langage. Et comment, sous couvert de belles paroles, de belles musiques, il prônait le Mal absolu.

J’entendais les mensonges, les ordres contradictoires, les insultes, les menaces de mort ; je voyais comment il niait mon existence, s’appropriait mon énergie, mon élan vital d’espérance, comment il vidait mon corps, ma vie, comment il attirait mon air dans ses poumons.

Cependant, j’étais incapable d’analyser tout cela ; décervelée, je continuais à l’admirer. Et quand, devant ses amis, il me disait tout son amour en me prenant dans ses bras, j’oubliais tout, j’étais dans un paradis, oubliant qu’au bout des bras, il y avait des poings.

J’ai senti le danger 

Je travaillais 12 à 14 heures par jour dans mon jardin. Tous les jours.

La nuit, j’y allais à la lampe torche. Il était immense, 14 hectares, dont 3 hectares de massifs et de roseraies. Il est devenu magnifique. HB m’octroyait deux jours par an, en juin, pour le faire visiter. Je travaillais toute l’année pour ces deux journées, mais bientôt, il ne supporta plus les compliments que je pouvais recevoir.

Il interdit les visites et menaça de détruire le jardin au broyeur. Le jardin était ma création, il avait remplacé l’écriture, je devins comme un artiste qui ne peut plus montrer ses œuvres. J’étais déjà très mal, mais là, j’ai commencé à sombrer. Je faisais des visites « sauvages », la peur au ventre, et une journaliste venue visiter mon jardin perçut ma peur et mon affolement.

Elle m’obligea à me rendre au CIDFF (Centre d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles), et là j’ai rencontré celle que j’appelle Florence dans mon livre, la directrice du centre, et qui m’a sans doute sauvé la vie.

Quand j’ai cessé de l’admirer, quand l’alouette est sortie du miroir, j’ai senti le danger pour ma vie. Car s’il percevait que je ne l’admirais plus, je ne lui servais plus. La « chose » que j’étais perdait sa fonction et devait disparaître. Mais même alors, j’ai été incapable de partir, de quitter mon jardin voué à la destruction.

Lui n’a jamais rien avoué

Quand HB comprit que j’avais commencé à parler, il tenta de me tuer. J’ai été sauvée par une succession de petits miracles et par ma chienne berger allemand qui, un jour, alors que j’étais à terre et blessée, a glissé sa tête entre mon visage et les poings qui menaçaient de me tuer.

Grace au CIDFF, j’ai enfin réussi à porter plainte, HB a été reconnu coupable de violences conjugales. Lui n’a jamais rien avoué et se dit victime d’un complot. Il n’a eu qu’un rappel à la loi.

Et puis, l’écriture. J’ai retrouvé ce bien précieux que j’avais cru perdu. J’ai écrit ces 14 années de violences. « Cris dans un jardin« , d’abord écrit sur un blog anonyme, est devenu un livre.

HB a détruit mon jardin, il a broyé mon œuvre et ma pensée, palpitante ; mais l’écriture sauve mon jardin en le gardant à jamais vivant, tel que je l’ai aimé, et me sauve aussi.

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